L’Afrique noire est-elle toujours aussi mal partie ?

Publié le par MAS

 


C’est bien entendu en référence à l’agronome René Dumont, qui sera le premier candidat écologiste aux Présidentielles en 1974, et son livre fameux paru en 1962 que ce titre un peu provocateur est choisi.


46 ans après cette parution, l’Afrique à Bagnols avait placé cette 17ème édition sous le thème d’Agriculture africaine et commerce mondial, du nom même d’un des derniers ouvrages signé d’un autre agronome, Marc Dufumier, professeur d’agriculture comparée et de développement agricole à l’Institut National Agronomique Paris-Grignon (INA-PG).

Marc Dufumier était donc l’invité d’honneur de cette manifestation chez nos voisins, où il venait démontrer que le marasme de l’agriculture, qui entretient le cercle vicieux de la misère en Afrique subsaharienne, n’est pas une fatalité.


Bref compte-rendu de son intervention :


Quelques chiffres d’abord :


Sur les 750 millions d’habitants que compte le continent Africain aujourd’hui, 35% souffrent de la faim (soit environ 260 millions). Ils seront certainement 1,5 milliard en 2050, et combien à continuer de souffrir de la faim ?

Chiffres à rapprocher de celui des 854 millions de personnes souffrant de la faim dans le Monde (statistiques 2006, évalués à 923 millions en 2008)

Et à ne pas confondre avec celui de 2 milliards d’humains souffrant eux de malnutrition…


Or, on produit sur terre actuellement 300 kg /équivalent céréales par an et par personne. Pour obtenir les 2200 kg/calories utiles à tout être humain par jour (obtenus essentiellement par les sucres, l’amidon, les tubercules, le manioc…), il est simplement nécessaire d’avoir 200 kg /équivalent céréales. Il y a donc une surproduction de 100 kg /équivalent céréales, servant soit à nourrir les animaux mangés essentiellement dan les pays du Nord (de 3 à 10 calories végétales pour obtenir 1 calorie d’origine animale) ou à produire les agro carburants pour nos bagnoles.


C’est dire que l’on pourrait facilement nourrir tout le monde…


Etat de l’agriculture africaine et échanges mondiaux :


Aujourd’hui, s’il est vrai qu’il y a plutôt moins de paysans sans terre en Afrique qu’en Amérique Latine, et donc moins de candidats aux bidonvilles, du fait de la loi foncière traditionnelle, l’agriculture africaine reste une agriculture manuelle, avec faiblesse de l’outillage et absence le plus souvent même de traction animale.


Examinons ce qu’il se passe sur les marchés mondiaux, et donc par exemple sur le marché  de Dakar, autour de la vente de riz : celui-ci vient indifféremment de Thaïlande, du Vietnam, des USA, de France ou de Casamance…


Que se passe-t-il pour l’agriculteur producteur de riz en Casamance ?

Il sème et récolte à la main du riz sur ½ hectare environ, surface exploitable par une personne pendant la période favorable au repiquage indispensable du dit riz, avec une productivité d’environ 1 tonne à l’ha.

Pendant ce temps-là, le producteur camarguais, avec son outillage, son tracteur, ses engrais, cultive lui sur 100 ha avec une productivité que l’on ramènera pour simplifier les calculs à 5 tonnes par ha (en fait sous-évaluée, plutôt 7 tonnes à l’ha)


Donc, nous sommes dans un rapport de 1 à 1000 entre la productivité de l’agriculteur sénégalais et celle du français. Or, il se trouve que, sur le marché mondial, les deux sacs de riz vont se vendre à peu près au même prix.


Même si l’on tient compte du fait que 4/5e du gain obtenu par le paysan français motorisé, endetté, bourré d’engrais et de pesticides, est reversé à ses créanciers, il demeure que pour le même prix de vente, l’agriculteur de Casamance aura travaillé 200 fois plus que le paysan français, il aura un gain 200 fois moins élevé…

D’où échange inégal à l’échelle mondial, le produit de l’un contenant 200 fois plus de travail que le produit de l’autre. Et ce qui est vrai pour le riz l’est pour le coton, l’huile, etc… à peu près dans les mêmes rapports.


D’où la seule exportation devenue possible pour les paysans du Sud, c’est leur jeunesse, qui se risque à venir clandestinement en Europe, pour rapporter réellement de l’argent au Village… L’agriculture n’étant plus suffisante à faire vivre une famille.

Marc Dufumier le proclame fortement : Oui à l’EMIGRATION CHOISIE, pas à l’immigration obligatoire !!!


Quelles solutions politiques s’avèrent possibles et efficaces pour sortir de cette catastrophique situation, selon Marc Dufumier ?


- Que les pays africains soient autorisés, ou s’autorisent, à mettre des droits de douane sur les importations agricoles, afin de permettre aux paysans du Sud de remonter leurs prix, ce qui leur permettra enfin d’avoir de la trésorerie pour acheter les médicaments, ne pas s’endetter, etc… et pour dégager une capacité d’investissement satisfaisante.


- de redistribuer l’argent de ces droits de douane dans les villes, auprès des plus pauvres, en créant de l’emploi, pour compenser la hausse des prix


- de refuser de signer dans le cadre du cycle de Doha, voire de sortir l’agriculture de l’OMC (ou l’OMC de l’agriculture)


- de réconcilier éleveurs et agriculteurs, dans des régions où « la terre appartient à celui qui la travaille »… D’où des conflits d’usage qui se multiplient, surtout avec la pression démographique : c’est aux Politiques de mettre tout le monde autour d’une table, ou au pied de l’arbre à palabres, afin de créer une synergie éleveurs/agriculteurs (expériences déjà réussies de symbiose, avec l’utilisation par exemple des acacias pour des associations pâture troupeaux/ombres sur cultures…)


- de permettre des expériences écologiques (comme celles réussies au Sud du Mali), en n’imposant pas des vérités agronomiques occidentales et non adaptées aux conditions locales, aux savoir faire ancestraux et aux connaissances paysannes empiriques mais vérifiées 

- de favoriser des échanges entre paysans eux-mêmes, et entre scientifiques et paysans.

 

Jean-Luc Fauche

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